Société Cannibale

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Chez les antipub, le détournement publicitaire est une seconde nature. Parfois, il s’allie à des performances artistiques comme chez le peintre allemand Vermibus ou le graphiste Mr. One Teas. Parfois, il s’agit de commenter ou transformer des affiches publicitaires, comme ici dans le métro parisien ou en Grande Bretagne. Parfois, il s’agit tout simplement de détourner un logo et/ou un slogan. Au-delà du côté ludique ou humoristique, l’idée est de remplacer dans l’esprit des gens l’association marque/slogan par une nouvelle association qui rompt le réflexe créé par l’agence de communication, voire en propose un nouveau. Ainsi, le détournement du logo de Burger King en Murder King contient en lui la notion de malbouffe et des risques de ce mode d’alimentation pour la santé. Pas besoin d’un long discours ni d’une longue explication, le détournement parle de lui-même.

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Société Cannibale ?

Mon premier détournement a été celui du logo de la Société Générale. J’étais très loin de France à ce moment-là et j’ai suivi l’affaire Kerviel sur Internet. Mes proches et moi-même avons eu trois expériences désastreuses avec cette banque que je ne porte donc pas dans mon cœur.
Quand j’étais adolescente, mon père y avait ouvert un compte livret pour moi, sur lequel il versait chaque mois mes 300 francs d’argent de poche. Quand j’ai été majeure, la banque m’a proprement mise à la porte car je ne pouvais plus garder ce compte réservé aux mineurs (soit, c’est logique) mais pour le transformer en compte courant il m’aurait fallu soit faire un prêt étudiant auprès de la banque, ce qui n’était pas d’actualité, soit y domicilier des revenus fixes suffisants. Or, les 2000 francs mensuels que me donnaient mes parents en 1991 ne suffisaient pas.
L’année précédente, un ami musicien s’était vu refuser, avec beaucoup de mépris et une morgue infinie, l’ouverture d’un compte dans la même banque, alors qu’il venait avec un chèque de 6000 francs à déposer pour cette ouverture, au motif qu’il n’avait pas de revenus réguliers. Il avait donc ouvert un compte dans la première banque à cent mètres de la Société Générale, qui n’a jamais eu à se mordre les doigts d’avoir pour client un artiste indépendant aux revenus irréguliers.
Enfin, quelques années plus tard, mon père, pourtant client dans cette banque depuis plus de vingt ans, s’est retrouvé quasi interdit bancaire à cause de l’intransigeance de la Société Générale, alors que celle-ci avait pourtant théoriquement accepté le délai de deux mois nécessaires au retour à la normale de ses comptes, personnel et professionnel.
Tout cela ne veut pas dire que la Société Générale est la seule banque à se comporter de cette façon, mais en tout cas elle fait partie des établissements bancaires arrogants, intransigeants et auxquels on ne peut pas faire confiance en cas de pépin, la parole d’un gestionnaire de compte ayant au final moins de valeur qu’un algorithme. Je peux dire cela par l’expérience de trois personnes aux profils différents: une étudiante à petits revenus, un artiste indépendant aux revenus parfois maigres parfois importants, un gérant de SARL (on dirait aujourd’hui un patron de TPE) aux revenus réguliers moyens. Vous me direz qu’il manque à mon tableau de chasse le profil d’une personne à gros revenus, c’est vrai, je ne connais personne de ce genre. Ah si, attendez, si on parlait de Jérôme Kerviel ?

Quand l’affaire Kerviel a éclaté, je n’ai pas été étonnée de la stratégie de la Société Générale, ni de son empressement à se défausser sur son employé qui serait seul responsable dans cette affaire. Cette esquive, et la comédie médiatique qui s’en est suivi, m’ont tout naturellement portée au détournement de leur nom en Société Cannibale : une société prête à dévorer celui ou celle qui ne lui plaît pas.
Dans l’affaire musicien, un guichetier se permet de ridiculiser un client potentiel qui ne correspond pas à ses critères devant les autres clients, aux yeux desquels le musicien passe pour un dangereux marginal prêt à escroquer la banque lors des futures périodes creuses: “nous ne pourrions pas avoir un tel client chez nous”.
Dans l’affaire Kerviel, la banque agit de même aux yeux de la France entière. Si elle avait été informée des agissements inconsidérés de son trader, nul doute qu’il aurait été sanctionné ou mis à pied depuis longtemps: “nous ne pourrions pas avoir un tel employé chez nous”.
C’est encore plus fort que l’indécent “responsable mais pas coupable” de Georgina Dufoix dans l’affaire du sang contaminé. Là on en est à “ni responsable ni coupable”. Pour d’obscures raisons de gros sous, la banque oublie en quelques secondes qu’elle a rémunéré son employé dans des proportions faramineuses pour les mêmes raisons qu’elle prétend aujourd’hui avoir ignorées, et se pose en victime d’un employé peu scrupuleux aux manœuvres cachées.

A victime victime et demi

La manière dont les choses ont tourné depuis est très symptomatique. D’employé reconnaissant des torts et ulcéré d’être lâché par son établissement, profil assez peu vendeur finalement, Jérôme Kerviel s’est transformé en victime du système, ce qui est beaucoup plus porteur. Et ça marche. Il est devenu en quelque sorte le CEO de sa propre personne et a établi un plan communication tellement fort que même l’auto-décrété défenseur des opprimés sociaux, Jean-Luc Mélenchon, vole à son secours et le compare au capitaine Dreyfus ! Jérôme Kerviel a compris que dans cette affaire, il n’avait aucune chance de faire le poids médiatique en restant simplement sur sa ligne de défense de départ. L’opinion publique veut de l’outrance ? Qu’à cela ne tienne, de David contre Goliath, Kerviel devient Dreyfus. De cette manière, son message passe beaucoup plus efficacement, avec en plus un petit parfum sulfureux pas désagréable pour l’opinion publique. Dans cette partie de poker menteur, la carte victime du système est beaucoup plus stratégique que celle du gars qui reconnaît s’être laissé emporter dans un tourbillon lui ayant fait perdre le sens de la réalité. La Société Générale a su dévorer jusqu’à la sincérité de son trader, c’est vraiment une société cannibale.

 

A vos pixels

Mon expérience personnelle de la Société Générale m’a conduite à ce détournement. Celle du Twitto @Jvonry l’a amené à créer Société Carcérale.

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@diouspikanglich a proposé Société Bankale (mise en image par @Jvonry).

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Décidément très en forme, @Jvonry a ensuite proposé Société Chacale :

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Et vous ? Quel détournement vous inspire cette banque ?

Lo

 

1 Comment

  1. Rafel

    Vous avez mangé du lion, on dirait, pour ainsi déchiqueter un des “fleurons”de la finance française … Merci pour cet article, et vive le #subvertising !

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